dimanche 30 novembre 2025

La femme indépendante - Simone de Beauvoir, 1949

 

La femme indépendante (extrait du Deuxième sexe, t. 2)

 

Souvent, j'ai entendu des adultes déclarer : « J'ai horreur qu'une femme prenne l'initiative. » Que la femme se propose trop hardiment, l'homme se dérobe : il tient à conquérir. La femme ne peut donc prendre qu'en se faisant proie : il faut qu'elle devienne une chose passive, une promesse de soumission. Si elle réussit, elle pensera que cette conjuration magique, elle l'a effectuée volontairement, elle se retrouvera sujet. Mais elle court le risque d'être figée en un objet inutile par le dédain du mâle. C'est pourquoi elle est si profondément humiliée s'il repousse ses avances. L'homme aussi se met parfois en colère quand il estime qu'il a été joué ; cependant, il n'a fait qu'échouer dans une entreprise, rien de plus. Au lieu que la femme a consenti à se faire chair dans le trouble, l'attente, la promesse ; elle ne pouvait gagner qu'en se perdant : elle reste perdue. Il faut être grossièrement aveugle ou exceptionnellement lucide pour prendre son parti d'une telle défaite. Et lors même que la séduction réussit, la victoire demeure équivoque ; en effet, selon l'opinion publique, c'est l'homme qui vainc, qui a la femme. On n'admet pas qu'elle puisse comme l'homme assumer ses désirs : elle est leur proie. (...) En France surtout on confond avec entêtement femme libre et femme facile, l'idée de facilité impliquant une absence de résistance et de contrôle, un manque, la négation même de la liberté. (...) Le dédain qu'affectent en France pour les « femmes qui couchent » les hommes mêmes qui profitent de leurs faveurs paralyse un grand nombre de femmes. Elles ont horreur des représentations qu'elles susciteraient, des mots dont elles seraient le prétexte.

Même si la femme méprise les rumeurs anonymes, elle éprouve dans le commerce avec son partenaire des difficultés concrètes ; car l'opinion s'incarne en lui. Bien souvent, il considère le lit comme le terrain où doit s'affirmer son agressive supériorité. Il veut prendre et non recevoir, non pas échanger mais ravir. Il cherche à posséder la femme au-delà de ce qu'elle lui donne ; il exige que son consentement soit une défaite, et les mots qu'elle murmure, des aveux qu'il lui arrache ; qu'elle admette son plaisir, elle reconnaît son esclavage.

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On a vu pourquoi originellement les hommes ont asservi les femmes ; la dévaluation de la féminité a été une étape nécessaire de l'évolution humaine ; mais elle aurait pu engendrer une collaboration des deux sexes ; l'oppression s'explique par la tendance de l'existant à se fuir en s'aliénant dans l'autre qu'il opprime à cette fin ; aujourd'hui, en chaque homme singulier cette tendance se retrouve : et l'immense majorité y cède ; le mari se recherche en son épouse, l'amant dans sa maîtresse, sous la figure d'une statue de pierre ; il poursuit en elle le mythe de sa virilité, de sa souveraineté, de son immédiate réalité. « Mon mari ne va jamais au cinéma », dit la femme, et l'incertaine opinion masculine s'imprime dans le marbre de l'éternité. Mais il est lui-même esclave de son double : quel travail pour édifier une image dans laquelle il est toujours en danger ! Elle est malgré tout fondée sur la capricieuse liberté des femmes : il faut sans cesse se rendre celle-ci propice ; l'homme est rongé par le souci de se montrer mâle, important, supérieur ; il joue des comédies afin qu'on lui en joue ; il est lui aussi agressif, inquiet ; il a de l'hostilité pour les femmes parce qu'il a peur d'elles, et il a peur d'elles parce qu'il a peur du personnage avec lequel il se confond. Que de temps et de forces il gaspille à liquider, sublimer, transposer des complexes, à parler des femmes, à les séduire, à les craindre ! On le libérerait en les libérant. Mais c'est précisément ce qu'il redoute. Et il s'entête dans les mystifications destinées à maintenir la femme dans ses chaînes (...)

Le fait est que les hommes rencontrent chez leur compagne plus de complicité que l'oppresseur n'en trouve habituellement chez l'opprimé ; et ils s'en autorisent avec mauvaise foi pour déclarer qu'elle a voulu la destinée qu'ils lui ont imposée. On a vu qu'en vérité toute son éducation conspire à lui barrer les chemins de la révolte et de l'aventure ; la société entière – à commencer par ses parents respectés – lui ment en exaltant la haute valeur de l'amour, du dévouement, du don de soi et en lui dissimulant que ni l'amant, ni le mari, ni les enfants ne seront disposés à en supporter la charge encombrante. Elle accepte allégrement ces mensonges parce qu'ils l'invitent à suivre la pente de la facilité : et c'est là le pire crime que l'on commet contre elle ; dès son enfance et tout au long de sa vie on la gâte, on la corrompt en lui désignant comme sa vocation cette démission qui tente tout existant angoissé de sa liberté ; si on invite un enfant à la paresse en l'amusant tout le jour sans lui donner l'occasion d'étudier, sans lui en montrer l'utilité, on ne dira pas quand il atteint l'âge d'homme qu'il a choisi d'être incapable et ignorant : c'est ainsi qu'on élève la femme, sans jamais lui enseigner la nécessité d'assumer elle-même son existence ; elle se laisse volontiers aller à compter sur la protection, l'amour, le secours, la direction d'autrui ; elle se laisse fasciner par l'espoir de pouvoir sans rien faire réaliser son être. 

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Suffit-il de changer les lois, les institutions, les mœurs, l'opinion et tout le contexte social pour que femmes et hommes deviennent vraiment des semblables ? « Les femmes seront toujours des femmes », disent les sceptiques ; et d'autres voyants prophétisent qu'en dépouillant leur féminité elles ne réussiront pas à se changer en hommes et qu'elles deviendront des monstres. C'est admettre que la femme d'aujourd'hui est une création de la nature ; il faut encore une fois répéter que dans la collectivité humaine rien n'est naturel et qu'entre autres la femme est un produit élaboré par la civilisation ; l'intervention d'autrui dans sa destinée est originelle : si cette action était autrement dirigée elle aboutirait à un tout autre résultat. La femme n'est définie ni par ses hormones ni par de mystérieux instincts mais par la manière dont elle ressaisit, à travers les consciences étrangères, son corps et son rapport au monde ; l'abîme qui sépare l'adolescente de l'adolescent a été creusé de manière concertée dès les premiers temps de leur enfance ; plus tard, on ne saurait empêcher que la femme ne soit ce qu'elle a été faite et elle traînera toujours ce passé derrière elle ; si on en mesure le poids, on comprend avec évidence que son destin n'est pas fixé dans l'éternité.

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En se mettant à exister pour soi, la femme abdiquera la fonction de double et de médiatrice qui lui vaut dans l'univers masculin sa place privilégiée ; pour l'homme pris entre le silence de la nature et la présence exigeante d'autres libertés, un être qui soit à la fois son semblable et une chose passive apparaît comme un grand trésor ; la figure sous laquelle il perçoit sa compagne peut bien être mythique, les expériences dont elle est la source ou le prétexte n'en sont pas moins réelles : et il n'en est guère de plus précieuses, de plus intimes, de plus brûlantes ; que la dépendance, l'infériorité, le malheur féminins leur donnent leur caractère singulier, il ne peut être question de le nier ; assurément l'autonomie de la femme, si elle épargne aux mâles bien des ennuis, leur déniera aussi maintes facilités ; assurément il est certaines manières de vivre l'aventure sexuelle qui seront perdues dans le monde de demain : mais cela ne signifie pas que l'amour, le bonheur, la poésie, le rêve en seront bannis. Prenons garde que notre manque d'imagination dépeuple toujours l'avenir ; il n'est pour nous qu'une abstraction ; chacun de nous y déplore sourdement l'absence de ce qui fut lui ; mais l'humanité de demain le vivra dans sa chair et dans sa liberté, ce sera son présent et à son tour elle le préférera ; entre les sexes naîtront de nouvelles relations charnelles et affectives dont nous n'avons pas idée : déjà sont apparues entre hommes et femmes des amitiés, des rivalités, des complicités, des camaraderies, chastes ou sexuelles, que les siècles révolus n'auraient su inventer. Entre autres, rien ne me paraît plus contestable que le slogan qui voue le monde nouveau à l'uniformité, donc à l'ennui. Je ne vois pas que de ce monde-ci l'ennui soit absent ni que jamais la liberté crée l'uniformité. D'abord, il demeurera toujours entre l'homme et la femme certaines différences ; son érotisme, donc son monde sexuel, ayant une figure singulière ne saurait manquer d'engendrer chez elle une sensualité, une sensibilité singulière : ses rapports à son corps, au corps mâle, à l'enfant ne seront jamais identiques à ceux que l'homme soutient avec son corps, avec le corps féminin et avec l'enfant ; ceux qui parlent tant d'« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m'accorder qu'il puisse exister des différences dans l'égalité. D'autre part, ce sont les institutions qui créent la monotonie. (...)

Affranchir la femme, c'est refuser de l'enfermer dans les rapports qu'elle soutient avec l'homme, mais non les nier ; qu'elle se pose pour soi elle n'en continuera pas moins à exister aussi pour lui : se reconnaissant mutuellement comme sujet chacun demeurera cependant pour l'autre un autre ; la réciprocité de leurs relations ne supprimera pas les miracles qu'engendre la division des êtres humains en deux catégories séparées : le désir, la possession, l'amour, le rêve, l'aventure ; et les mots qui nous émeuvent : donner, conquérir, s'unir, garderont leur sens ; c'est au contraire quand sera aboli l'esclavage d'une moitié de l'humanité et tout le système d'hypocrisie qu'il implique que la « section » de l'humanité révélera son authentique signification et que le couple humain trouvera sa vraie figure.

« Le rapport immédiat, naturel, nécessaire, de l'homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme » a dit Marx. « Du caractère de ce rapport il suit jusqu'à quel point l'homme s'est compris lui-même comme être générique, comme homme ; le rapport de l'homme à la femme est le rapport le plus naturel de l'être humain à l'être humain. Il s'y montre donc jusqu'à quel point le comportement naturel de l'homme est devenu humain ou jusqu'à quel point l'être humain est devenu son être naturel, jusqu'à quel point sa nature humaine est devenue sa nature. »

On ne saurait mieux dire. C'est au sein du monde donné qu'il appartient à l'homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité.

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