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[Après que le cinéaste
Werner Herzog, dans les années 80, ait humilié le jeune journaliste qu’était
alors Emmanuel Carrère]
Je regrette de rapporter un trait aussi accablant pour un
homme que malgré tout j'admire et dont les œuvres récentes me donnent à penser
qu'il ne ferait plus une chose pareille, qu'on le surprendrait beaucoup en lui
rappelant qu'il l'a faite ; mais quand même, cela veut dire quelque chose, qui
me concerne moi autant que lui.
Un ami à qui je racontais ma mésaventure m'a dit en riant :
« Ça t'apprendra à admirer des fascistes. » C'était expéditif et, je crois,
juste. Herzog, capable d'une vibrante compassion pour un aborigène sourd-muet
ou un vagabond schizophrène, considérait un jeune cinéphile à lunettes comme
une punaise méritant d'être moralement écrabouillée, et j'étais quant à moi le
client idéal pour me faire traiter de la sorte. Il me semble qu'on touche là
quelque chose qui est le nerf du fascisme. Si on le dénude, ce nerf, que
trouve-t-on ? En étant radical, une vision du monde évidemment scandaleuse : übermenschen et untermenschen, Aryens et Juifs, d'accord, mais ce n'est pas de cela
que je veux parler. Je ne veux parler ni de néonazis, ni d'extermination des
présumés inférieurs, ni même de mépris affiché avec la robuste franchise de
Werner Herzog, mais de la façon dont chacun de nous s'accommode du fait évident
que la vie est injuste et les hommes inégaux : plus ou moins beaux, plus ou
moins doués, plus ou moins armés pour la lutte. Nietzsche, Limonov et cette
instance en nous que j'appelle le fasciste disent d'une même voix : « C'est la
réalité, c'est le monde tel qu'il est. »
Que dire d'autre ? Ce serait quoi, le contre-pied de cette évidence ? « On sait très bien ce que c'est, répond le fasciste. Ça s'appelle le pieux mensonge, l'angélisme de gauche, le politiquement correct, et c'est plus répandu que la lucidité. » Moi, je dirais : le christianisme. L'idée que, dans le Royaume, qui n'est certainement pas l'au-delà mais la réalité de la réalité, le plus petit est le plus grand. Ou bien l'idée, formulée dans un sutra bouddhiste que m'a fait connaître mon ami Hervé Clerc, selon laquelle « l'homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité ». Cette idée-là n'a peut-être de sens que dans le cadre d'une doctrine qui considère le « moi » comme une illusion et, à moins d'y adhérer, mille contre-exemples se pressent, tout notre système de pensée repose sur une hiérarchie des mérites selon laquelle, disons, le Mahatma Gandhi est une figure humaine plus haute que le tueur pédophile Marc Dutroux. Je prends à dessein un exemple peu contestable, beaucoup de cas se discutent, les critères varient, par ailleurs les bouddhistes eux-mêmes insistent sur la nécessité de distinguer, dans la conduite de la vie, l'homme intègre du dépravé. Pourtant, et bien que je passe mon temps à établir de telles hiérarchies, bien que comme Limonov je ne puisse pas rencontrer un de mes semblables sans me demander plus ou moins consciemment si je suis au-dessus ou au-dessous de lui et en tirer soulagement ou mortification, je pense que cette idée — je répète : « L'homme qui se juge supérieur, inférieur ou égal à un autre ne comprend pas la réalité » — est le sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances.
Que dire d'autre ? Ce serait quoi, le contre-pied de cette évidence ? « On sait très bien ce que c'est, répond le fasciste. Ça s'appelle le pieux mensonge, l'angélisme de gauche, le politiquement correct, et c'est plus répandu que la lucidité. » Moi, je dirais : le christianisme. L'idée que, dans le Royaume, qui n'est certainement pas l'au-delà mais la réalité de la réalité, le plus petit est le plus grand. Ou bien l'idée, formulée dans un sutra bouddhiste que m'a fait connaître mon ami Hervé Clerc, selon laquelle « l'homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité ». Cette idée-là n'a peut-être de sens que dans le cadre d'une doctrine qui considère le « moi » comme une illusion et, à moins d'y adhérer, mille contre-exemples se pressent, tout notre système de pensée repose sur une hiérarchie des mérites selon laquelle, disons, le Mahatma Gandhi est une figure humaine plus haute que le tueur pédophile Marc Dutroux. Je prends à dessein un exemple peu contestable, beaucoup de cas se discutent, les critères varient, par ailleurs les bouddhistes eux-mêmes insistent sur la nécessité de distinguer, dans la conduite de la vie, l'homme intègre du dépravé. Pourtant, et bien que je passe mon temps à établir de telles hiérarchies, bien que comme Limonov je ne puisse pas rencontrer un de mes semblables sans me demander plus ou moins consciemment si je suis au-dessus ou au-dessous de lui et en tirer soulagement ou mortification, je pense que cette idée — je répète : « L'homme qui se juge supérieur, inférieur ou égal à un autre ne comprend pas la réalité » — est le sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances.