[mai 1968]
C’était
un printemps pareil aux autres, avec un mois d’avril à giboulées et
Pâques qui tombait tard. On avait suivi les Jeux olympiques d’hiver avec
Jean-Claude Killy, lu Élise ou la vraie vie,
changé fièrement la R8 contre une berline Fiat, commencé d’étudier
Candide avec les premières G, ne prêtant qu’une attention vague aux
troubles dans les universités parisiennes relatés à la radio. Comme
d’habitude ils seraient réprimés par le pouvoir. Mais la Sorbonne
fermait, les épreuves écrites du Capes n’avaient pas lieu, il y avait
des affrontements avec la police. Un soir, on a entendu des voix
haletantes sur Europe n°1, il y avait des barricades au Quartier latin
comme à Alger dix ans plus tôt, des cocktails Molotov et des blessés.
Maintenant on avait conscience qu’il se passait quelque chose et on
n’avait plus envie de reprendre le lendemain la vie normale. on se
croisait, indécis, on s’assemblait. On cessait de travailler sans raison
précise ni revendication, par contagion, parce qu’il est impossible de
faire quelque chose quand surgit l’inattendu, sauf attendre. Ce qui
arriverait demain, on ne le savait pas et on ne cherchait pas à le
savoir. C’était un autre temps.
